Synthèse déplacement Turquie pour La Digue

Députées du groupe écologiste et social, respectivement membres du parti Les écologistes et du parti l’Après, avec ma collègue Marie Pochon, nous avons effectué un déplacement à Istanbul en Turquie pour la Digue. Lancée par mon camarade député Pouria Amirshahi, La Digue a pour objectif de créer un réseau international pour mieux comprendre les dérives et bascules autoritaires partout dans le monde et fédérer celles et ceux qui résistent, politiques, syndicalistes, associatifs, journalistes, universitaires etc. 

Nous avons réalisé une vingtaine d’auditions avec des responsables de fondations pour les droits humains engagés notamment sur la question kurde, d’associations féministes, de journalistes, d’universitaires, de représentants politiques du DEM et du CHP, principaux partis d’opposition. Notre objectif d’analyse au travers de toutes ces rencontres est double : comprendre comment la Turquie d’Erdogan a basculé dans un régime autocratique quasi total et quelles sont les résistances à l’œuvre. Nous leur avons également proposé de rejoindre la Digue afin de construire ce réseau international de résistance à l’extrême-droite et aux régimes autoritaires. 

Le populisme pour mettre à terre l’Etat de droit, 

la bascule du régime parlementaire dans un régime présidentiel autocratique.

Le règne d’Erdogan à la tête de la Turquie commence en 2003 en tant que 1er ministre. Il apparait pour la communauté internationale comme un islamiste modéré, un libéral qui défend l’entrée de la Turquie dans l’union européenne et entend trouver par la démocratie une issue au conflit avec la Grèce sur Chypre. Son parti qu’il fonde, l’AKP (Parti de la justice et du développement) a obtenu la majorité absolue à la Grande Assemblée de Turquie. Il va faire amender à deux reprises la constitution turque pour que le chef de l’Etat soit élu au suffrage direct. La très forte répression des manifestations de 2013 du parc Taksim Gezi, concomitant avec le printemps arabe, constitue un tournant décisif de sa dérive autoritaire du pouvoir, avec des violences de l’armée et des arrestations nombreuses. Il devient le Président de la Turquie en 2014 et fait basculer le régime parlementaire en régime présidentiel atypique, autocratique. 

Après la tentative de coup d’Etat de 2016, il organise des purges de masse, pour neutraliser les gulénistes (organisation religieuse et sociale initiée par l’imam Fethullah Gülen, et dont les cadres ont aidé Erdogan à marginaliser les kémalistes dans la fonction publique) et l’armée. Alors que des pourparlers de paix avec les kurdes étaient engagés, il lance de fortes répressions, emprisonnements et tortures au nom de la lutte contre le terrorisme du PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan), qui avait pourtant depuis les années 2000 décidé l’arrêt de la lutte armée en Turquie. 

Le référendum constitutionnel de 2017 signe la fin de toute séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire. La justice devient le bras armé du pouvoir de l’AKP pour réprimer toutes les oppositions. Par sa stratégie populiste, au nom de la démocratie par le vote du peuple et au nom de la lutte contre le terrorisme, du PKK et des gulénistes, il remet en cause l’Etat de droit et s’arroge tous les pouvoirs. 

Les kurdes et les personnes défendant les droits des kurdes sont les premiers à subir la répression du pouvoir et de sa justice pénale contre tout opposant. Le nationalisme turc ne reconnait toujours pas le génocide arménien et refuse de reconaitre les droits des kurdes, leur langue, leur culture. Le Mandela du peuple kurde, Abdullah Öcalan, est emprisonné sur l’île d’Imrali depuis 27 ans (arrêté en 1999 au moment des pires violences génocidaires à l’encontre des kurdes). Erdogan a été un allié de Daesh dans la région kurde de Syrie et a mené des offensives militaires contre l’Administration autonome du Nord-Est de la Syrie (AANES ou Rojava). La Turquie, non sans une ingérence en Syrie depuis la chute de Bachar El Assad, en soutien au gouvernement provisoire islamiste d’Al Charah, de son nom de djihadiste Jolani, a tenté d’empêcher la pérennité du projet de confédéralisme démocratique institué par les kurdes du PKK en alliance avec d’autres peuples qui a abouti à une constitution garante notamment de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Pour revenir à la Turquie, Erdogan a commandé l’arrestation du candidat à la présidentielle Selahattin Demirtas, de la co-présidente du HDP (Parti démocratique des peuples, parti de gauche pro kurdes), Figen Yüksekdağ Şenoğlu et d’une quinzaine de députés en 2016. Il destitue par la suite des co-maires pro kurdes, en emprisonne nombre d’entre eux, les remplace par des administrateurs de l’AKP après les municipales de 2019. C’est près de 20 000 cadres et militant.es de l’ex HDP qui seraient aujourd’hui emprisonnés. Le Parti a dû changer de nom à plusieurs reprises, suite à sa dissolution. C’est le parti DEM (Parti de l’égalité et de la démocratie des peuples) en ce moment. 

A la présidentielle de 2023, toutes les forces progressistes, DEM compris, ont soutenu le candidat du CHP (Parti Républicain du peuple), Kemal Kiliçdaroglu, bien que ce parti ne soit historiquement pas solidaire de la question kurde. Le CHP, notamment depuis les municipales de 2019 où il remporte de nombreuses mairies dont Istanbul et Ankara, avait subi lui aussi des pressions, mais d’un niveau moindre que le DEM. Néanmoins, la pression va s’accentuer. Erdogan va remporter les élections de 2023 grâce à son alliance avec le parti d’extrême droite des loups gris le MHP (Le parti d’action nationaliste). En mars 2025, Imamoglu, le maire réélu d’Istanbul, malgré les offensives et menaces d’Erdogan, s’apprête à être désigné par les adhérents de son parti pour la future présidentielle. Il va être destitué de son mandat de maire et arrêté, ainsi que plus d’une centaine d’élus, militants, y compris son avocat principal. L’arrestation va déclencher les plus fortes mobilisations, notamment de la jeunesse étudiante, que la Turquie ait connues depuis celles du parc Gezi de 2013. Toujours emprisonné, il est poursuivi pour 142 infractions et risque 2340 ans de prison. 

Le pouvoir contrôle les médias publics. Et s’il existe des médias indépendants, ils peinent à se financer, les pressions exercées sur le monde économique étant très importantes. Une loi contre la “désinformation” permet de museler et poursuivre tous médias et journalistes qui critiqueraient le pouvoir. Le monde universitaire est également sous surveillance. De nombreux universitaires ont pu être licenciés de leur université, poursuivis en justice pour une simple signature d’un appel en soutien au processus de paix sur la question kurde. 

Le régime reste officiellement un régime autoritaire compétitif et non hégémonique comme peut l’être la Russie, avec des élections, des oppositions, des médias indépendants, mais la bascule dans un régime autocratique total est bien à l’œuvre. 

Une société et des formations politiques fortement polarisées. 

La Turquie a connu ces vingt dernières années une très forte urbanisation, avec plus de 90% de sa population qui vit dorénavant en ville. La population d’Istanbul est ainsi passée de 4 millions dans les années 80 à près de 20 millions aujourd’hui. Le pouvoir d’Erdogan s’est initialement construit sur l’urbanisation, en accompagnant des habitants des campagnes en situation économique difficile à s’installer à Istanbul. Cette stratégie d’urbanisation passe également par la création d’un million de logements sociaux, et par la construction de l’image d’une ville attrayante fondée sur le néo-libéralisme avec la multiplication des centres commerciaux. En 2021, Jones Lang LaSalle (JLL), l’une des principales sociétés de services immobiliers au monde, estimait qu’Istanbul était devenue la capitale mondiale des centres commerciaux : ainsi à Istanbul, JLL dénombrait alors 138 centres commerciaux ouverts ou en construction.  La mobilisation qui a eu lieu en 2013 contre la construction place Taksim d’un centre commercial à la place du parc Gezi, et qui a fédéré toutes les oppositions, permettant avec succès d’empêcher cette construction, est symbolique de l’opposition à ce projet d’Erdogan d’une “yeni Türkiye”, la nouvelle Turquie, par l’urbanisation néo-libérale.

Dans la ruralité, des luttes écologistes sont nombreuses, de paysans qui s’opposent à l’expropriation de leurs terres agricoles et aux déforestations pour des projets extractivistes, carrières d’or, barrages pour l’énergie… Mais ces mobilisations locales n’ont pas réussi à se structurer nationalement. 

Dans les années 80, le mouvement ouvrier a été fortement écrasé. Le développement industriel pour des produits exportés à bas prix notamment dans le textile s’est développé dans l’Anatolie sur des petites entreprises, très conservatrices, avec des syndicats maisons eux aussi conservateurs pro patronaux, permettant une assise électorale à Erdogan. Toute irruption sociale et résistances syndicales ouvrières subissent répression et dissolution des organisations syndicales indépendantes du pouvoir. Erdogan a également fortement développé l’industrie de l’armement, secteur où toute syndicalisation est entravée. 

Erdogan s’est lié le pouvoir économique par des politiques oligarchiques népotistes, de corruption sur les marchés publics et par son contrôle de la banque publique turque. Mais si les oligarques sont bien arrosés d’argent public, sa politique distribue également aux plus précaires, avec une fonction clientéliste qui repose sur des réseaux très liés à une myriade de sectes et confréries islamistes redevables à l’AKP et finance de facto sa propre société civile. 

Néanmoins, le parti d’opposition CHP, par le biais des politiques sociales qu’il mène dans les grandes villes où il s’est fait élire, a su développer une politique sociale et de développement des services et infrastructures publiques, qui lui ont permis de progresser électoralement. Erdogan perd en popularité, du fait de sa dérive autoritaire mais surtout de l’envolée de l’inflation à 60% et des difficultés économiques et sociales liées, malgré un taux de croissance de 3,6% mais en baisse. Le pouvoir d’achat baisse et la précarité et les inégalités augmentent, entre une minorité d’ultra riches et une population active en grande difficulté, avec des salaires en berne et des loyers très élevés. Entre 2020 et 2022, le gouvernement a pris des mesures sur le marché de l’immobilier pour faciliter l’accès à la propriété. Mais ce sont les plus riches qui ont pu en profiter. Les loyers ont explosé. Ils ont beau être aujourd’hui “contenus” à une hausse de 25% par an (l’inflation annuelle moyenne des loyers étant de 77,6%), ils augmentent bien plus à la relocation. Après le tremblement de terre de 2023 qui a fait plus de 50 000 morts, la popularité d’Erdogan a encore baissé du fait de sa gestion calamiteuse de la catastrophe. 

Les universitaires nous décrivent une population très fortement polarisée. L’AKP tient largement l’électorat des zones rurales et perd en audience dans les villes. Mais l’électorat de l’AKP reste néanmoins très auto-identifié au parti, soudé par le nationalisme, l’identité religieuse et le conservatisme anti droits des femmes et des personnes LGBT. Il n’y aurait pas en tant que tel de polarisation de classe, mais une polarisation ethnico religieuse et politique. La ségrégation sociale et spatiale par quartier et région, l’absence de médias permettant rencontres et confrontations d’idées donne à comprendre une situation assez figée. Les kurdes d’un côté, les ruraux et la classe dominante avec l’AKP, une partie des classes moyennes urbaines avec le CHP. Chaque parti peine à parler à d’autres que son propre camp.

Les questions géopolitiques ont hélas été peu abordées par nos interlocuteurs. Pour eux néanmoins, le contexte international de conquêtes des partis populistes autoritaires n’a pu qu’encourager Erdogan dans sa pente autocratique. Depuis l’élection de Donald Trump, il peut s’appuyer sur le soutien des Etats-Unis dans ses entreprises. Il avait déjà obtenu la neutralisation de l’Union européenne à son égard par le marchandage lié aux politiques migratoires. Il a ainsi obtenu les financements européens pour assurer le contrôle aux frontières des vagues migratoires syriennes notamment. Son soutien de fait à Daesh n’a été que peu contesté. Il a su profiter de l’affaiblissement de l’Otan et de la guerre en Ukraine, pour poursuivre en Syrie sa stratégie impérialiste répondant également à ses intérêts internes contre les kurdes et renforcer son incarnation nationaliste, de nostalgie de l’empire Ottoman dans ses bases électorales. La guerre en Iran et au Liban lui permettent de jouer un rôle sur la scène internationale, dans un contexte où le droit international et la souveraineté des peuples sont piétinés.

Quel agenda pour restaurer l’Etat de droit, la démocratie ? 

Les années 2000 en Turquie ont connu de fortes mobilisations féministes. La question féministe a été mise au centre de la bataille par les kurdes contre l’obscurantisme et pour la démocratie. Cette culture de l’auto-organisation des femmes a fortement inspiré dans toute la Turquie le mouvement féministe turc, qui mobilise les femmes issues des milieux populaires comme des plus aisés. Nous n’avons pas pu savoir s’il n’existe que dans les villes ou aussi dans les zones rurales. Les associations et collectifs féministes rencontrés nous expliquent qu’elles résistent depuis 10 ans à un terrible backlash masculiniste. Le pouvoir d’Erdogan, s’appuyant sur la culture conservatiste profonde, nationaliste et religieuse, vante une politique nataliste, anti droits LGBT, patriarcale. Si Erdogan n’a pas pu mener sa réforme de remise en cause du droit à l’avortement du fait des mobilisation qui l’ont contré, l’IVG est de fait quasi empêché dans les hôpitaux publics. Les violences faites aux femmes sont en augmentation, révélant les deux mouvements contraires à l’œuvre dans la société : les femmes, dont moins de la moitié ont accès à la vie active, aspirent à s’émanciper et les hommes sont au contraire encouragés à les maintenir à la maison par le pouvoir lui-même. Néanmoins, avec les mobilisations LGBT dont hélas nous n’avons pas pu rencontrer les représentants associatifs et culturels, le mouvement féministe reste le dernier fortement mobilisé, et autorisé, comme à chaque 8 mars, à manifester massivement. Jusqu’ici, lors des élections, le mouvement féministe appelle au mieux, à voter contre Erdogan. Pourrait-il jouer un rôle plus important et décisif à l’avenir ? 

Plus de la moitié de la population a moins de 33 ans. La jeunesse est donc massive. Mais elle subit une précarité qui ne cesse de s’aggraver. L’inflation est très forte et elle subit un taux de chômage à plus de 15%. La scolarisation et l’accès à l’enseignement supérieur ont augmenté, mais les diplômes ne débouchent pas sur des emplois. Une partie de la jeunesse s’est fortement mobilisée contre l’arrestation d’Imamoglu. Mais elle reste néanmoins peu engagée dans les partis, mis à part les kurdes. La classe politique reste celle des hommes âgés de plus de 50 ans. Tiraillée entre individualisme, consumérisme ou révolte, la jeunesse pourrait jouer un rôle à l’avenir. Les partis politiques d’opposition vont-ils en prendre pleinement conscience ? 

L’alliance électorale entre le HDP et le CHP a bien failli l’emporter lors de la dernière présidentielle. En février 2025, Öcalan depuis sa prison a annoncé vouloir réengager le processus de paix.  Le PKK s’est engagé à rendre les armes et s’est auto-dissous. Un accord de paix a été conclu dans le nord-est de la Syrie, même s’il reste fragile, reconnaissant les droits des kurdes et intégrant ses forces armées à l’armée syrienne. La grande Assemblée nationale de Turquie a créé en août 2025 une « Commission de solidarité nationale, de fraternité et de démocratie » qui a visité Öcalan dans l’île d’Imrali en novembre 2025. En février 2026, la commission a rendu son rapport final soulignant la nécessité de respecter les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) et de la Cour constitutionnelle (AYM). Mais le cadre de « lutte contre le terrorisme » reste inchangé. Ce processus va t-il aboutir plus concrètement ? Relève-t-il, de la part du pouvoir, d’une volonté de ramener à lui une part de l’électorat kurde, et ou de diviser, empêcher toute alliance entre le DEM et le CHP en les maintenant hors de l’opposition à Erdogan, car en attente d’une reconnaissance des droits des kurdes ? Le DEM nous a exprimé leur attachement à lier sans concession la question kurde et la question démocratique. 

Imamoglu, qui aurait dû être le candidat à la prochaine présidentielle risque fort de rester emprisonné. Özgur Özel, l’actuel Président du CHP, est devenu une figure très populaire à la tête de l’opposition à Erdogan, notamment par son implication politique quotidienne depuis l’arrestation d’Imamoglu. Saura-t-il contribuer à fédérer les différentes communautés de Turquie ? Les forces progressistes d’opposition sauront-elles bâtir un programme commun, et construire avec le mouvement social, ce qu’il en reste, des convergences contribuant à l’unité sociale et politique ? 

Les prochaines élections présidentielles sont programmées en 2028. Mais Erdogan, au regard de la constitution, ne pourra y briguer un nouveau mandat. Va-t-il provoquer des élections anticipées via un vote au Parlement ou pousser son fils à lui succéder, ce qui pourrait provoquer une crise politique parmi les cadres de l’AKP ? Ces prochaines élections seront vécues comme l’ultime référendum pour ou contre le régime d’Erdogan et nos interlocuteur.trice.s craignent des fraudes massives. 

La France a été un allié des kurdes lorsqu’ils combattaient contre Daesh et a pu condamner les offensives militaires turques contre le Rojava en Syrie. Mais en Turquie, si elle exprime parfois des critiques contre les atteintes aux libertés publiques, contre la répression de l’opposition, elle reste bien timide, la Turquie étant membre de l’Otan et jouant son rôle de garde frontière de l’Europe sur l’immigration. Les élections de 2027 en France, selon leur issue, pourraient changer la donne côté solidarité internationale pour la défense des droits humains, du droit international et de la démocratie en Turquie, ou l’inverse… Mais l’évolution de la Turquie dépendra d’abord et avant tout des turcs eux-mêmes.

Conclusions pour La Digue : 

L’ensemble de nos interlocuteurs est très intéressé par le réseau en constitution de la Digue dont nous leur apprenions l’existence. C’est pour elles et eux un point d’appui pour sortir de l’isolement de leurs combats, construire des solidarités et partager analyses et expériences. 

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