Face à la bascule autocratique du pouvoir d’Erdogan, les enjeux pour l’opposition dans un contexte marqué par de très fortes polarisations…
Nous avons pu rencontrer des proches d’Imamoglu, maire d’istanbul emprisonné, membre du CHP. Le CHP est issu du kémaliste, d’orientation social démocrate. En 2019, Imamoglu gagne la mairie d’Istanbul, après 25 années de règne de l’AKP. Selon l’adage turc « qui gagne Istanbul, gagne la Turquie », cette victoire fait de lui un opposant plus que menaçant pour Erdogan. Depuis 2019, le pouvoir d’Erdogan n’a cessé ses pressions, et engagé plus d’une dizaine de poursuites judiciaires. La nouvelle victoire d’Imamoglu en 2024 est remportée encore plus nettement.
En février 2025, Imamoglu annonce sa candidature en interne du CHP pour la future présidentielle. Le pouvoir d’Erdogan remet en cause son diplôme universitaire nécessaire par la constitution pour pouvoir candidater à la fonction présidentielle. Le 19 mars, à l’aube, il est arrêté à son domicile avec la présence de plus d’une centaine de policiers comme s’il s’agissait d’un dangereux terroriste. Il est emprisonné et des grandes manifestations s’organisent, aussi fortes que celles de Gezi en 2013, notamment avec la jeunesse étudiante. La mairie est occupée par nombre de citoyens. Plus de 107 cadres du CHP, maires et élus des districts voisins, universitaires, jusqu’à l’avocat principal d’Imamoglu sont également arrêtés et emprisonnés. Un an après, seuls 18 ont été libérés. Jusqu’à l’été 2025, des meetings dans différentes villes ont été organisés chaque semaine, et dans chaque grand quartier d’Istanbul, malgré les centaines d’arrestations. Mais depuis la fin de l’été, les mobilisations. Beaucoup de temps et d’argent sont pris par la défense en justice, même si l’opposition a bien conscience qu’il s’agit d’une parodie de justice. L’espoir d’un changement n’est plus là.
Le procès d’Imamoglu n’a débuté en audience que le 9 mars 2026. Il se trouve poursuivi pour 142 infractions et risque 2340 ans de prison ! Le pouvoir d’Erdogan l’accuse d’avoir créé une organisation criminelle pour récupérer des financements dans le but de contrôler le pays. Elu par le parlement de la commune, il n’a pas été destitué et remplacé par un administrateur, comme se fut le cas des annes auparavant pour les maires pro kurdes, car il aurait fallu l’accuser de terrorisme. Mais le pouvoir d’Erdogan en bloquant les budgets bloque de fait la gestion municipale, ce qui revient in fine à la même situation que si un administrateur avait été nommé.
La défense d’Imamoglu se trouve victime d’une inversion totale de la procédure judiciaire. Alors que le pouvoir ne détient aucune preuve pour asseoir les accusations, ce serait à la défense de prouver son innocence. Comme le disent les proches d’Imamoglu, « on devrait trouver des preuves de quelque chose qui n’existe pas ! ». Ces proches sont persuadés que si certains détenus pourraient être libérés, Imamoglu ne le sera pas à moins d’une pression internationale forte. La situation d’Osman Cavala, condamné à perpétuité après les mobilisations de Gazi de 2013, laisse peu d’espoir. La Cour européenne des droits de l’homme a été saisie au sujet de la détention administrative provisoire comme atteinte aux droits de la défense avant jugement. Pendant tout ce temps, le procès concernant le diplôme d’Imamoglu est sans cesse décalé, pour l’empêcher de pouvoir candidater.
Nos interlocuteurs nous alertent sur le fait que plus de 28 millions de citoyen.nes turcs seraient concernés par le fait d’avoir leur maire en prison. Rapporté à la population totale de 86 millions, c’est près d’un tiers de la population. Même le Président de l’équivalent de l’association des maires (AMF) est en prison. Ils souhaiteraient travailler à la création d’un observatoire des maires en danger. La perspective de la digue représente pour eux un espace de travail intéressant pour créer un réseau de résistance contre le lawfare utilisé par les pouvoirs autocratiques contre leur opposition et trouver du soutien auprès de municipalités telle que la Ville de Paris.
Imamoglu et plus globalement le CHP, dans leur gestion des villes, ont gagné fortement en popularité par des politiques sociales progressistes répondant à l’urgence de perte de pouvoir de vivre des populations du fait de la forte inflation (services publics, restaurants sociaux, infrastructures de transports…). Imamoglu est également populaire chez les kurdes : il a soutenu publiquement des maires de district kurdes emprisonnés et a aidé à l’élection de candidats kurdes dans l’ouest de la Turquie.
Si Imamoglu se trouvait définitivement empêché de candidater à la prochaine présidentielle, le CHP a un nouveau leader, Özgur Özel, qui pourrait candidater. Député de Manisa, vice président du groupe parlementaire du CHP à la Grande assemblée nationale de 2015 à juin 2023, il est depuis élu président du CHP, succédant à Kemal Kiliçdaroglu. Mais l’incertitude est totale sur le calendrier électoral. Les prochaines élections présidentielles sont prévues pour 2028. En l’état actuel de la constitution, Erdogan ne peut briguer un 4ème mandat et n’a pas les troupes pour modifier une fois de plus la Constitution. Il tenterait de pousser en avant son fils, ce qui ne plaît pas aux autres cadres de l’AKP. Le Parlement pourrait par ailleurs décider de convoquer de façon anticipée les élections pour permettre de nouveau à Erdogan d’y candidater. Les proches d’Imamoglu nous ont fait part de leurs craintes de fraudes à grandes échelles lors de ce scrutin qui serait celui de la dernière chance pour Erdogan, comme pour son opposition…
Le rapprochement du CHP et de DEM se poursuit et s’avère crucial pour espérer renverser par les urnes Erdogan. L’unification politique est impérative, ainsi que l’unification plus large des mobilisations sociales, écologistes en zone rurale, féministe et LGBT. Mais pour l’heure, il n’y a pas de programme commun de mobilisation pour la démocratisation du pays. Dans un pays où 90% des médias sont contrôlés par le pouvoir, où l’électorat est fortement polarisé socialement et politiquement, où le mouvement syndical est très faible, où les menaces de répressions et d’emprisonnement sont systématiques, la tâche d’unifier ces résistances vers une victoire est un long chemin. La jeunesse du pays, majoritaire numériquement (50% de la population a moins de 34 ans), qui se vit comme dans un pays où tout est empêché, pourrait constituer à l’avenir la clé de mobilisations …
