La question Kurde : une question essentielle pour la paix et la démocratie

La question kurde est centrale en Turquie. Bien qu’il n’existe pas de statistiques, les turcs sont très implantés et majoritaires dans le Sud et l’Est de la Turquie, nommé « Kurdistan turc ». Ils sont en même temps très nombreux à Istanbul. Nous avons rencontré des associations de défense des droits humains et de la question mémorielle, des associations féministes kurdes, les avocats d’Öcalan, des représentants du parti DEM, parti de gauche pro kurdes (ex FDP, Front démocratique des peuples), du Congrès démocratique des peuples d’Istanbul, instances de plus de 60 organisations de la sociétés civiles, et la question kurde était par ailleurs très présente dans toutes nos autres rencontres. Et pour cause. Un nouveau processus de paix a été enclenché au début de l’hiver 2024…

Un mur de visages photographiés en noir et blanc sur des cubes en relief. Nous sommes dans les locaux d’Hafiza Merkezi, une association qui travaille sur la mémoire et les droits humains. Ce mur de visages est une sculpture réalisée pour rendre hommage et ne jamais oublier les plusieurs centaines de disparitions forcées de kurdes dans les années 90. 

Noémie qui nous accueille est titulaire d’une thèse en histoire ottomane. Elle a été licenciée de son université, comme de nombreuses autres universitaires, pour avoir signé un appel en faveur du processus de paix pour les kurdes. Son association a également beaucoup travaillé sur la question mémorielle arménienne. Si parler du génocide n’est plus complètement un tabou, tant reste à faire dans un pays marqué par un récit nationaliste qui poursuit l’oppression des minorités. L’association s’implique pour construire des passerelles à travers les différents champs mémoriels. 

Pour comprendre le présent, revenons une trentaine d’années en arrière. Plus de 4000 villages kurdes ont été détruits en 1992, dans le cadre d’une vaste opération militaire de l’État turc contre les forces du PKK. Nombre de kurdes ont été arrêtés, torturés et exécutés. Ce sont notamment sur ces disparitions que travaille l’association Hafiza Merkezi. Elle organise également des rencontres avec des jeunes de 20 à 30 ans de différentes origines et religions, par le biais d’ateliers et de visites. L’objectif est autant de transmettre la mémoire et la culture kurde que de permettre une meilleure compréhension mutuelle, empêcher que chaque jeune vive dans une bulle communautaire déconnectée des autres. La jeunesse est très nombreuse en Turquie : 50% de la population a moins de 36 ans. Et la société est très morcelée par origine et communauté religieuse. 

La Turquie a toujours été une construction politique très nationaliste. La minorité kurde a toujours été niée, avec interdiction de parler la langue kurde, et encore plus de l’enseigner. La direction du PKK, à la fin de ces années 90, fait le constat que la guerre ne peut trouver d’issue pour le peuple kurde et s’implique par l’intermédiaire de son leader Abdullah Öcalan dans un processus de négociations. Mais le 15 février 1999, Öcalan est capturé à Nairobi, dans un « complot international impliquant la CIA » comme le décrivent ses avocats, impliquant plusieurs pays, dont les États Unis. Depuis 27 ans, celui qui incarne le « Mandela » du peuple kurde est emprisonné sur l’ile d’Imrali dans un isolement quasi-total. Il n’a pu bénéficier que de peu de rencontres. Les grèves de la faim organisées en solidarité en Turquie en 2019 ont permis la tenue de 5 rencontres avec ses avocats, la transmission de quelques lettres et l’accès à des journaux. Puis l’isolement total a repris, notamment après les années 2015-2016, lors de l’échec de la tentative du coup d’État, jusqu’au début du nouveau processus engagé en novembre-décembre 2024. Évidemment ces conditions d’incarcération sont contraires au droit et conventions internationales, comme aux lois turques. Un avocat devrait pouvoir voir son client au moins une fois par semaine. Les avocats tentent des recours auprès du Conseil européen, de la cour des Nations unies, de la cour des droits de l’homme mais en vain. La bataille se poursuit également pour sortir le PKK de la liste des organisations terroristes. 

Durant ces 15 dernières années, nombre de kurdes ont soutenu le projet de confédéralisme démocratique dans le Nord Est de la Syrie, région appelée également Rojava. Ils revendiquent l’autonomie et non l’indépendance, dans une gestion démocratique adossée à une constitution garantissant l’égalité des droits entre femmes et hommes, les droits des personnes LGBT, le respect de la pluralité culturelle et une démocratie municipaliste. Chacun garde en mémoire les combats victorieux contre Daesh, notamment des YPJ, les brigades de défense des femmes kurdes. Mais depuis la chute de Bachar Al Hassad, et le contrôle de la Syrie par Al Charaah, un ex milicien islamiste d’Al Nosrah, cette région sous administration autonome (AANES, Administration autonome du Nord Est de la Syrie) est fortement menacée et a été à plusieurs reprises attaquée, par la Turquie comme par l’armée syrienne. Les troupes américaines qui soutenaient avec la France les combattants kurdes contre Daesh se sont retirées et les alliances changent dans le contexte géopolitique actuel à haute tension. L’AANES défend sa reconnaissance en tant que région autonome membre d’une Syrie démocratique décentralisée, afin de conserver les droits conquis dans leur constitution. Mais le pouvoir de Damas veut imposer un modèle islamo nationaliste. 

Dans le Kurdistan turc, les kurdes ont fait le choix de la bataille politique par les urnes, un pour parler de paix est en cours en 2015. Mais ils ont subi une répression très forte. Les arrestations ont repris avec emprisonnement et torture, après l’échec de la tentative de coup d’état de 2016. Sous couvert de lutte contre le terrorisme, bien que le PKK dans le kurdistan turc ait arrêté la lutte armée, la question kurde est instrumentalisée par le pouvoir : c’est la stratégie de l’ennemi de l’intérieur qui justifie la criminalisation de l’action politique pour la reconnaissance des droits de la minorité kurde et de fait la répression de l’opposition de gauche. Tout soutien de près ou de loin à la cause kurde, sous couvert d’apologie du terrorisme, justifie arrestations, emprisonnement. 

Lors des élections présidentielles et législatives de juillet 2015, avec la candidature de Selahattin Demirtas, le HDP dépasse les 13% et obtient 80 députés. Erdogan décide alors d’annuler purement et simplement les élections qui vont se tenir de nouveau en novembre 2015. Le HDP y obtient 56 députés. Selehattin Demirtas arrive de fait à parler à l’ensemble du peuple turc, et pas uniquement aux kurdes. C’est pourquoi il constitue une réelle menace pour Erdogan. Erdogan cesse le processus de paix, arrête et emprisonne Demirtas en novembre 2016. En juin 2018, alors que Erdogan a changé la constitution pour concentrer les pouvoirs dans la fonction présidentielle, il convoque des élections présidentielles et législatives anticipées. Il gagne la présidentielle dès le 1er tour à plus de 52% des voix. Selahattin Demirtas n’emporte que 8% des voix. Le parti centre gauche CHP progresse et l’AKP perd la majorité à la grande assemblée de Turquie, mais Erdogan garde la majorité absolue en s’alliant au parti nationaliste d’extrême droite, le MHP. 

Aux municipales de 2019, le HDP gagne de nombreuses villes du Kurdistan turc. Mais Erdogan décide de destituer les co-maires (le HDP a fait élire des binômes paritaires femmes/hommes), les emprisonne et nomme des administrateurs pro AKP. Nombre d’entre eux sont condamnés à de la prison ferme.  Le candidat du CHP Imamoglu remporte la ville d’Istanbul malgré les accusations d’Erdogan de terrorisme güleniste, de « Grec ennemi de la nation ». Erdogan perd également la capitale Ankara et de nombreuses villes conséquentes. Le HDP l’emporte dans trois grandes métropoles. Erdogan obtient l’annulation de l’élection à Istanbul et destitue Imamoglu pour nommer un administrateur. 40 000 électeurs vont être jugés comme « suspects », et doivent prouver par un certificat médical leur santé mentale ! Malgré cela, aux élections de juin, Imamoglu l’emporte à Istanbul.

Lors des élections de 2023, pour la 1ère fois, Erdogan se retrouve en ballotage. La constitution ne permettant pas de cumuler 3 mandats présidentiels consécutifs, les élections sont donc convoquées de façon anticipées un mois plus tôt. La quasi-totalité de l’opposition, dont le HDP, s’est rassemblée derrière la candidature de Kemal Kiliçdaroglü du CHP. Les deux co-présidents du HDP, Dimirtas et Figen Yüksekdag, ainsi qu’une dizaine de députés et plus de 6 000 membres du FDP sont emprisonnés et plus de 15 000 adhérents font l’objet d’une procédure judiciaire. Quelques semaines avant le scrutin de nombreuses arrestations ont lieu, de journalistes, de militants associatifs, d’intellectuels, pour soutien présumé au PKK. Après le séisme de 2023, où le pouvoir n’a aidé que les communes tenues par l’AKP, Erdogan est fortement contesté, il y a eu 50 000 morts et plus de 32 milliards d’euros de dégâts. Mais il remporte un 3ème mandat consécutif grâce au soutien de l’extrême-droite nationaliste. Kiliçdaroglu est accusé par l’AKP d’être un faux musulman, d’origine kurde et donc pro PKK, alévite (minorité religieuse sunnite).

En mars 2025, Ekrem Imamoglu, qui devient le principal opposant à Erdogan, est destitué de la mairie d’Istanbul. Il est arrêté et poursuivi pour 142 infractions et risque 2340 ans de prison. Plus d’une centaine d’autres élus, cadres et militants du CHP ainsi que l’avocat principal d’Imamoglu sont également arrêtés malgré d’énormes manifestations…

La répression politique qu’a pu subir le HDP s’abat sur le CHP, parti kémaliste qui n’était pas du tout engagé au départ en solidarité avec les kurdes, mais prend conscience de la nécessité de l’être. Par ailleurs, depuis 2021, le HDP a subi des démarches judiciaires provoquant la perte de leurs droits civiques à plus de 600 de ses cadres. Dissous, il se reconstitue sous le nom de AEDP, puis de SOL, puis DEM. Depuis 1993, ce seraient 9 partis pro kurdes qui auraient été successivement interdits et dissous en Turquie. 

En février 2025, Öcalan annonce vouloir réengager le processus de paix en ouvrant la possibilité que le PKK décide de sa propre dissolution et rende les armes. Il demande que les acteurs locaux au Rojava puissent être partie prenante du processus de paix dans le nord-est de la Syrie, sans laquelle aucune paix n’est possible en Turquie. C’est le parti d’extrême droite MHP, formation de l’Etat profond turc qui s’engage pour le pouvoir dans les discussions. Le PKK annonce quelques mois plus tard en mai la fin de la lutte armée et sa dissolution.

La grande Assemblée nationale de Turquie créée en août 2025 une « Commission de solidarité nationale, de fraternité et de démocratie ». Cette commission visite Öcalan dans l’ile d’Imrali en novembre 2025, ce qui constitue un tournant majeur, comme une reconnaissance enfin, même implicite, qu’Öcalan constitue un interlocuteur incontournable. Pour autant, aucun changement ne survient sur les conditions de sa détention. En janvier 2026, des accords sont conclus pour le Rojava, conduisant à l’intégration dans l’armée syrienne des YPG, YPJ et FDS (Forces démocratiques syriennes), la reconnaissance du peuple kurde et de ses droits. Mais ces accords restent un décret fragile et ne sont pas encore traduits dans la constitution syrienne. 

En février 2026, la commission rend son rapport final et souligne la nécessité de respecter les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) et de la Cour constitutionnelle (AYM). Mais le cadre de « lutte contre le terrorisme » reste inchangé et empêche tout processus concret de réconciliation. Les kurdes se battent pour la reconnaissance du « droit à l’espoir », pour la libération d’Öcalan, afin qu’il puisse participer au processus de paix sans entrave. 

De nombreuses interrogations subsistent sur ce processus de paix qui n’avance pas. Pourquoi la démarche côté turc a-t-elle été initiée par le parti d’extrême droite ? Sans doute parce que pour le MHP, l’unité de la Turquie pourrait être menacée par les intérêts israëliens qui s’avances dans la région et par un éventuel accord avec les forces kurdes. Côté Erdogan, il pourrait s’agire d’une stratégie de division visant à empêcher les forces politiques progressistes pro kurdes de s’engager dans une démarche politique unitaire avec le CHP, de diviser pour renforcer le maintien d’Erdogan au pouvoir moyennant des engagements hypothétiques de reconnaissance de droits culturels. Côté DEM, nos interlocuteurs estiment que leur bataille pour la reconnaissance des droits des kurdes est indissociable de la bataille pour la démocratie en Turquie. 

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