Les droits des femmes sont les premiers menacés par les régimes illibéraux. La Turquie ne fait pas exception. Aussi, si les mobilisations des femmes ont toujours été déterminantes dans les révolutions, elles semblent en Turquie, être le dernier front de résistance, capable d’organiser de fortes mobilisations.
Nous avons rencontré plusieurs structures féministes. Un centre d’accueil, d’aide et de défense des femmes victimes de violence, un lieu d’activistes féministes et des associations féministes dont une rattachée à TJA, le mouvement féministe kurde.
Mor Çati existe depuis 1990, née à la suite des mobilisations de 1987. La structure apporte un soutien juridique, social et psychologique aux femmes et à leurs enfants, victimes de violences intrafamiliales. Elle leur permet également d’accéder à des foyers d’hébergement. Dans toute la Turquie, des centres d’accueil des femmes victimes de violences existent mais dépendent du ministère de la famille, dominé par un discours très nataliste. Mor Çati, elle, est une association indépendante et comme toutes les associations qui abordent de façon féministe la question des violences faites aux femmes, elle ne perçoit aucun financement public. C’est le premier réseau organisé de femmes et des associations dédiées, dans le soin, l’accueil, l’accompagnement mais aussi le plaidoyer sur les droits des femmes.
Le collectif Aralik feminist, est un mouvement féministe indépendant des partis. Elles ont pu accéder à un local en plein cœur d’Istanbul qui permet aux femmes de s’organiser, notamment pour préparer la marche féministe nocturne du 8 mars chaque année, depuis 2003. Elles se définissent comme militantes contre le patriarcat et réussissent à mobiliser plus de 400 femmes via des boucles whatsapp, et en présentiel dans leur local. Chaque femme vient à titre individuel et non au nom d’une organisation et dans les faits elles arriveraient à fédérer des femmes d’âge, d’origines sociales, ethniques et religieuses très diverses.
Kadin Zamani Dernegi est une association féministe kurde rattachée au mouvement féministe kurde TJA . C’est à la fois un centre de consultation pour femmes victimes de violences, de soutien juridique et psychologique et une équipe de militantes féministe qui animent des ateliers de formation sur les droits des femmes, de prévention santé qui mène des actions de sensibilisation dans les quartiers d’Istanbul où la population kurde est minoritaire mais néanmoins très nombreuse.
Résister au backlash patriarcal
Toutes les femmes rencontrées nous évoquent avec un regret profond les années 2000. Les mobilisations étaient fortes et les manifestations féministes du 8 mars étaient énormes. Comme nous l’a dit la représente de Mor Çati, « cela fait dix ans que nous nous battons contre le backlash ici. ». L’enjeu du mouvement féministe en Turquie n’est pas tant de tenter d’arracher de nouveaux droits que d’empêcher les reculs, défendre les droits acquis et organiser les solidarités entre femmes et avec le mouvement LGBT. (Hélas, nous n’avons pas réussi à caler de rendez-vous avec des associations LGBT lors de ce déplacement.)
Le pouvoir d’Erdogan avait instauré une année de mobilisation pour la famille qui s’est transformé en décennie de la famille, au service d’une propagande idéologique nataliste réactionnaire.
L’accès à l’avortement gratuit empêché.
L’avortement est légal en Turquie depuis 1983, jusqu’à 10 semaines de grossesse. Néanmoins en 2012, alors qu’il était 1erministre, Erdogan avait menacé de le remettre en cause par la loi, et avait qualifié l’avortement de meurtre. La mobilisation des femmes avait été tel qu’il avait dû y renoncer. Mais dans les faits, une interdiction informelle s’est mise en place dans les hôpitaux publics. Sur simple décision, sans craindre aucune sanction, les médecins peuvent refuser de le pratiquer. Les femmes se voient opposer qu’aucun médecin ne serait disponible. Et la pression devient telle qu’il est devenu très difficile d’accéder à l’avortement gratuitement. Restent les cliniques privées, très chères, ou l’ivg médicamenteuse sans aucun suivi, augmentant les risques de complication. L’accès à la contraception s’est également compliqué du fait des politiques natalistes du pouvoir.
L’augmentation des violences faites aux femmes
La lutte contre les violences faites aux femmes fait également l’objet de fortes mobilisations. D’autant plus que la Turquie s’est retirée en juillet 2021 de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence domestique, la Convention d’Istanbul, alors même que la Turquie avait été le premier pays à le ratifier. Le pouvoir refuse de prendre en compte la notion du genre, de la domination patriarcale dans le problème systémique des violences faites aux femmes. Sa politique des familles, ultra nataliste, empêche toute formation de fait des professionnels dans la compréhension des mécanismes de violences.
Bien qu’il n’y ait pas de statistiques fiables, selon les féministes rencontrées, les violences ne cesseraient d’augmenter. Elles comptabilisent au moins 300 féminicides par an, et considèrent que beaucoup ne sont pas comptabilisés. Les violences d’enfermement des femmes dans leur foyer seraient en augmentation. Les hommes, quand ils sont poursuivis ne risqueraient que quelques mois de prison. Pire, les femmes ne sont jamais prévenues de leurs sorties de prison. Cette impunité n’encourage pas les femmes à porter plainte et les discours officiels gouvernementaux ne font qu’aggraver la situation. Le ministre de l’intérieur a récemment déclaré que « les femmes continuent d’ouvrir la porte à leur mari. C’est de leur faute si elles sont agressées ». Les règles gouvernementales d’accès aux refuges pour femmes victimes de violence sont très restrictives. Les enfants de plus de 12 ans et les femmes de plus de 60 ans n’y sont pas admis ! Les conditions de vie peuvent s’apparenter à des conditions quasi carcérales, où parfois l’accès au téléphone est interdit. On ne peut y rester que 6 mois, sans aide dans l’accès à un logement à la sortie alors même que les logements font face à une forte hausse des loyers. Les femmes issues de l’immigration subissent une discrimination, n’ont pas accès aux centres d’accueil de l’État et seules les associations indépendantes les accueillent.
Dans le contexte de crise sociale, les femmes subissent des salaires inférieurs aux hommes, la précarité et l’inflation dans une vie de plus en plus chère. Les femmes ne sont encore que 40% à avoir un emploi tant le pouvoir mène une bataille culturelle contre l’autonomisation des femmes. Le gouvernement poursuit une politique d’aides sociales pour les femmes au foyer qui a conduit à un soutien en retour des femmes pour Erdogan. Mais celui-ci diminue fortement du fait d’une forte aspiration à l’émancipation. L’augmentation des violences faites aux femmes est ainsi analysé par nos contacts comme le résultat de deux mouvements contraires : d’un côté les femmes ne veulent plus se taire et gagnent en confiance pour refuser les rapports de domination et de violence, le nombre de divorce augmente et de l’autre, le pouvoir encourage la domination masculine et la culture patriarcale réactionnaire. L’accès à la santé s’est fortement dégradé et beaucoup de femmes renoncent à certains soins. Le déficit de politiques de prévention, notamment des cancers, a été soulevé par les femmes rencontrées.
L’association féministe kurde Kadin Zamani Dernegi, membre du réseau TJA mène d’ailleurs des actions dans les quartiers pour inciter les femmes à participer à des ateliers santé de prévention. Cette démarche d’aller vers leur permet de mobiliser et d’accompagner la conscientisation des femmes vers des formes d’auto-organisation. Les kurdes du PKK ont depuis longue date théorisé cette auto-organisation des femmes, notamment dans leur processus de révolution au Rojava. Tout le monde se souvient des combattantes des YPG contre Daesh. Dans chaque territoire libéré des islamistes, des assemblées des femmes étaient organisées et se poursuivent pour permettre aux femmes d’accéder à des formations et de prendre pleinement part à la vie de la cité. Toutes les responsabilités y sont assumées de façon paritaire. Dans les communes à dominante kurdes en Turquie, le HDP puis DEM, partis de gauche pro kurde, on retrouve cet attachement à la parité dans l’élection de co-maires femme/homme. Le slogan kurde « Jin Jiyan Azadi – Femmes, vie liberté » a d’ailleurs été repris par les femmes iraniennes lors de leurs mobilisations après la mort de Mahsa Amini en septembre 2022.
A Istanbul comme ailleurs en Turquie, les mobilisations des femmes et notamment lors des marches annuelles du 8 mars, seraient les dernières manifestations de masse de rue.
