Nous avons déjeuné avec une journaliste qui travaillait pour un journal turc de renom comme Le Monde en France et l’a quitté à cause de la censure. Nous avons également rencontré par la suite dans ses locaux le directeur d’un média indépendant, Medyascope pour approfondir le sujet de la liberté de la presse dans la Turquie illibérale d’Erdogan.
La journaliste avec qui nous déjeunons a reçu un prix du journalisme pour la paix, pas en Turquie bien évidemment. Son récit est éclairant sur la bascule illibérale du régime d’Erdogan.
Au départ, le régime d’Erdogan passe pour libéral. Il veut l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne et permet l’organisation d’un référendum sur la question de la réunification en Chypre qui oppose la Grèce et la Turquie. Le point de bascule est pour elle la très forte répression de la mobilisation de 2013 du parc Taksim Gezi. Au départ, des écologistes et des riverains refusent la destruction du rare espace vert de Beyoglu, un quartier au centre d’Istanbul, pour un centre commercial. Face à la violente répression policière, le mouvement change de nature, s’étend à tout le pays et se généralise contre toute la politique du gouvernement. Erdogan craint que ce mouvement le renverse à l’instar des mobilisations des printemps arabes.
Erdogan dès son accession au pouvoir avait compris son besoin d’alliés. Il a pu s’appuyer sur les gulénistes, très présents dans les réseaux islamistes et les administrations, pour écarter notamment l’armée ou ce que les turcs nomment l’Etat profond. Après la tentative de coup d’Etat des gulénistes de 2016, Erdogan les écarte à leur tour. Le caractère autoritaire du régime d’Erdogan devient une évidence pour qui pouvait encore en douter.
Jusqu’à 2019, notre journaliste travaillait pour le grand journal turc Hurriyet. Elle n’y a pas subi une censure directe du jour au lendemain. Plutôt un processus d’auto-censure préventive de son équipe de rédaction, demandant d’atténuer ou d’effacer des paragraphes de ses articles. Alors qu’elle se retrouve aux Etats Unis et écrit sur le courage des YPG (l’armée des femmes kurdes qui combattant en Syrie Daesh avec en soutien alliés la base américaine), sa rédaction refuse de publier son article. Il est hors de question pour le pouvoir d’Erdogan de valoriser le combat des kurdes dans le pays frontalier. La répression et oppression des kurdes en Turquie n’est pas compatible avec de tels écrits. Elle communique alors ses informations via son compte twitter. Mais la direction de sa rédaction va alors jusqu’à lui demander de retirer ses posts sur ses réseaux sociaux. Ce qu’elle refuse. S’ensuit l’épisode du prêtre américain qui avait été arrêté et emprisonné en Turquie. Les menaces et pressions économiques américaines obtiennent sa libération au bout de deux mois, contredisant la séparation des pouvoirs entre la justice et l’exécutif turc. Rebelote, son journal refusa de publier ses articles à son sujet. Elle a pris dès lors la décision de quitter ce journal et de travailler pour T 24, un site en ligne d’information, indépendant du pouvoir. Mais ce site rencontre les plus grandes difficultés économiques. Peu d’entreprises acceptent d’y payer des encarts publicitaires car cela leur ferait perdre des marchés du pouvoir. Pire, des entreprises peuvent subir des pressions et menaces si elles soutiennent financièrement des médias d’opposition.
Le rendez-vous avec le responsable du média indépendant Medyascope nous a bien décrit ce problème. La majorité des médias sont contrôlés soit par le pouvoir directement pour les médias publics, soit indirectement par les grands groupes économiques qui dépendent eux-mêmes des banques publiques. Les chaînes TV et les grands journaux ont connu des ventes et des rachats aboutissant à une concentration des médias entre les mains des grands groupes économiques contrôlés par la banque publique, maître pour accorder les crédits nécessaires aux rachats… Le numéro 1 de la téléphonie, Turkcell, contrôlé par l’Etat est par ailleurs le 1er fournisseur de pub et faiseur de roi dans le financement des médias. Si avant les grands médias contrôlaient le politique, dorénavant l’Etat contrôle indirectement les médias.
Quand auparavant Erdogan acceptait d’être interviewé par nombre de journalistes, maintenant il peut les trier, les choisir et préparer en amont les questions autorisées.
Les médias indépendants qui restent autorisés, peinent tant à se financer qu’ils n’ont plus tant d’impact dans la contribution à une pensée critique de l’information.
La répression des journalistes sévit également directement. Beaucoup sont en prison, notamment depuis les grandes mobilisations contre la destitution et l’emprisonnement du maire d’Istanbul, Imamoglu. Le pouvoir prétend qu’ils ont touché de l’argent de la mairie bien qu’aucune preuve ne soit fournie.
Une nouvelle loi “contre la désinformation” (sic !) a conduit à l’arrestation de deux reporters de son média. Toute analyse critique du pouvoir peut être considérée par la justice à la solde d’Erdogan comme étant de la désinformation ! Sachant qu’une loi avait déja été antérieurement imposée pour criminaliser tout dénigrement du Président Erdogan.
Un autre journaliste était présent à ce rendez-vous. Avec des universitaires, il a constitué une équipe qui travaille sur cette relation médias-pouvoir, « les journalistes indépendants sous l’ère de l’autoritarisme ». Sujet essentiel pour la Digue.
Avec une expérience de 41 ans dans le journalisme, notre hôte a terminé nos échanges en nous témoignant : “Si j’étais jeune, j’abandonnerais. Mais j’ai avec moi un collectif de jeunes. Pour eux je continue, et je continuerai.”
A suivre….
