La Digue en Turquie, jour 2

Nous avons le matin assisté à l’énième audience de Pinar Selek, franco turque poursuivie de façon scandaleuse en justice depuis 27 ans. Puis nous avons déjeuné avec une journaliste qui travaillait pour un journal turc de renom comme Le Monde en France et l’a quitté à cause de la censure. Enfin nous avons rencontré par la suite le directeur d’un média indépendant, Medyascope pour approfondir  le sujet de la liberté de la presse dans la Turquie illibérale d’Erdogan.

Pinar Selek, Perpétuité, 27 ans et 7 mn…

7 mn max, ce fut la durée de l’audience pour Pinar Selek. Énième report d’audience pour septembre prochain. Cela fait 28 ans que notre camarade franco-turque est poursuivie par la justice, bras armé d’Erdogan. 

Sociologue, féministe, militante pour les droits humains, droits LGBT, droits des kurdes, c’est bien pour ses engagements et l’orientation de ses travaux de chercheuse qu’elle est poursuivie. 

En 1998, elle a été arrêtée. Le pouvoir turc l’accusait d’avoir pris part à un attentat terroriste du PKK. Faux témoignages, fausses accusations, l’explosion sur un marché était en fait d’origine accidentelle. Comme elle refusait de donner les noms des personnes kurdes qu’elle avait interrogées dans le cadre de ses recherches sociologiques, elle fut emprisonnée et torturée.. 

En 2002, elle est libérée et acquittée. Et pourtant. En 2010 elle est de nouveau jugée et condamnée à perpétuité. S’en suit une succession d’audiences, d’acquittements et de nouvelles condamnations à perpétuité. Heureusement, Pinar est en France, libre, protégée et accède à la nationalité française. Mais les procédures judiciaires se poursuivent, et celà fait maintenant 28 ans ! 

A chaque nouvelle audience, la mobilisation est organisée. Une délégation d’universitaires, de militants activistes d’origine diverses, des syndicalistes, des élu.es sont là. La ténacité de cette solidarité y est sans doute pour beaucoup dans le fait que la justice n’arrive pas à la condamner définitivement et repousse les audiences, pour le manque d’un document, du fait de son absence, ou une autre raison fallacieuse. 

En janvier 2023, l’assemblée générale criminelle de la Cour suprême avait annulé le dernier acquittement et émis un mandat d’arrêt international, mais Interpol l’a rejeté, refusant d’accorder ces mandats motivés par des raisons politiques. Puis c’est la Cour de justice turque qui a demandé une extradition. Mais on ne sait si cette demande a suivi son cours au ministère des affaires étrangères. La France, elle, n’aurait pour l’heure pas été saisie de cette demande. 

Fait nouveau, les travaux de Pinar Selek ayant conduit aux interviews de kurdes de 1995 à 1998, à l’origine de toute la procédure, ont abouti à la reconnaissance des compétences académiques de Pinar et sa thèse et a été éditée. De quoi remettre en cause sa soit-disante implication terroriste.

Pour Marie Pochon et moi-même, avoir pu être là était important. Vivre et ressentir pleinement toute la violence de ces 7 minutes  de  « justice » kafkaïenne. Et retrouver ensuite tous les soutiens pour en faire le bilan, avec en visio d’autres militants réunis à Paris dans les locaux de la LDH.

Prochaine étape, le 18 septembre pour une nouvelle audience. Les soutiens reviendront. La pression doit se poursuivre, même si l’audience ne doit de nouveau durer que 7 mn. Pinar est un exemple. De nombreux universitaires sont poursuivis en Turquie, comme de nombreux activistes, en soutien aux kurdes, aux personnes LGBT, aux femmes. tout ce qu’incarne Pinar. 

La liberté de la presse piétinée par la censure politique et les logiques oligarchiques

La journaliste avec qui nous déjeunons a reçu un prix du journalisme pour la paix, pas en Turquie bien évidemment. Son récit est éclairant sur la bascule illibérale du régime d’Erdogan. 

Au départ, le régime d’Erdogan passe pour libéral. Il veut l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne et permet l’organisation d’un référendum sur la question de la réunification en Chypre qui oppose la Grèce et la Turquie. Le point de bascule est pour elle la très forte répression de la mobilisation de 2013 du parc Taksim Gezi. Au départ, des écologistes et des riverains refusent la destruction du rare espace vert de Beyoglu, un quartier au centre d’Istanbul, pour un centre commercial. Face à la violente répression policière, le mouvement change de nature, s’étend à tout le pays et se généralise contre toute la politique du gouvernement. Erdogan craint que ce mouvement le renverse à l’instar des mobilisations des printemps arabes.

Erdogan dès son accession au pouvoir avait compris son besoin d’alliés. Il a pu s’appuyer sur les gulenistes, très présents dans les réseaux islamistes et les administrations, pour écarter notamment l’armée ou ce que les turcs nomment l’Etat profond. Après la tentative de coup d’Etat des gulénistes de 2016, Erdogan les écarte à leur tour. Le caractère autoritaire du régime d’Erdogan devient une évidence pour qui pouvait encore en douter.

Jusqu’à 2019, notre journaliste travaillait pour le grand journal turc Hurriyet. Elle n’y a pas subi une censure directe du jour au lendemain. Plutôt un processus d’auto-censure préventive de son équipe de rédaction, demandant d’atténuer ou d’effacer des paragraphes de ses articles. Alors qu’elle se retrouve aux Etats Unis et écrit sur le courage des YPG (l’armée des femmes kurdes qui combattant en Syrie Daesh avec en soutien alliés la base américaine), sa rédaction refuse de publier son article. Il est hors de question pour le pouvoir d’Erdogan de valoriser le combat des kurdes dans le pays frontalier. La répression et oppression des kurdes en Turquie n’est pas compatible avec de tels écrits. Elle communique alors ses informations via son compte twitter. Mais la direction de sa rédaction va alors jusqu’à lui demander de retirer ses posts sur ses réseaux sociaux. Ce qu’elle refuse. S’ensuit l’épisode du prêtre américain qui avait été arrêté et emprisonné en Turquie. Les menaces et pressions économiques américaines obtiennent sa libération au bout de deux mois, contredisant la séparation des pouvoirs entre la justice et l’exécutif turc. Rebelote, son journal refusa de publier ses articles à son sujet. Elle a pris dès lors la décision de quitter ce journal et de travailler pour T 24, un site en ligne d’information, indépendant du pouvoir. Mais ce site rencontre les plus grandes difficultés économiques. Peu d’entreprises acceptent d’y payer des encarts publicitaires car cela leur ferait perdre des marchés du pouvoir. Pire, des entreprises peuvent subir des pressions et menaces si elles soutiennent financièrement des médias d’opposition. 

Le rendez-vous avec le responsable du média indépendant Medyascope nous a bien décrit ce problème. La majorité des médias sont contrôlés soit par le pouvoir directement pour les médias publics, soit indirectement par les grands groupes économiques qui dépendent eux-mêmes des banques publiques. Les chaînes TV et les grands journaux ont connu des ventes et des rachats aboutissant à une concentration des médias entre les mains des grands groupes économiques contrôlés par la banque publique, maître pour accorder les crédits nécessaires aux rachats… Le numéro 1 de la téléphonie, Turkcell, contrôlé par l’Etat est par ailleurs le 1er fournisseur de pub et faiseur de roi dans le financement des médias. Si avant les grands médias contrôlaient le politique, dorénavant l’Etat contrôle indirectement les médias.

Quand auparavant Erdogan acceptait d’être interviewé par nombre de journalistes, maintenant il peut les trier, les choisir et préparer en amont les questions autorisées. 

Les médias indépendants qui restent autorisés, peinent tant à se financer qu’ils n’ont plus tant d’impact dans la contribution à une pensée critique de l’information. 

La répression des journalistes sévit également directement. Beaucoup sont en prison, notamment depuis les grandes mobilisations contre la destitution et l’emprisonnement du maire d’Istanbul, Imamoglu. Le pouvoir prétend qu’ils ont touché de l’argent de la mairie bien qu’aucune preuve ne soit fournie. 

Une nouvelle loi “contre la désinformation” (sic !) a conduit à l’arrestation de deux reporters de son média. Toute analyse critique du pouvoir peut être considérée par la justice à la solde d’Erdogan comme étant de la désinformation ! Sachant qu’une loi avait déja été antérieurement imposée pour criminaliser tout dénigrement du Président Erdogan.

Un autre journaliste était présent à ce rendez-vous. Avec des universitaires, il a constitué une équipe qui travaille sur cette relation médias-pouvoir, « les journalistes indépendants sous l’ère de l’autoritarisme ». Sujet essentiel pour la Digue.

Avec une expérience de 41 ans dans le journalisme, notre hôte a terminé nos échanges en nous témoignant : “si j’étais jeune, j’abandonnerais. mais j’ai avec moi un collectif de jeunes. Pour eux je continue, et je continuerai.”

A suivre….

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