En tant que députées, Marie Pochon et moi-même, nous sommes en déplacement en Turquie dans le cadre de la Digue. La Digue, lancée par mon camarade député Pouria Amirshahi, c’est un processus de création d’un réseau international pour mieux comprendre les dérives autoritaires partout dans le monde et fédérer celles et ceux qui résistent, politiques, syndicalistes, associatifs, journalistes, universitaires etc.
Hier nous avons rencontré le directeur de la fondation Henrich Böl qui accompagne des projets, notamment dans le cadre du « peace process », le processus de paix pour les kurdes, et Asena Günal, de la fondation Anadolu Kültür, créé par Osman Kavala, philanthrope aujourd’hui en prison et peut être à vie.
Leurs témoignages sont édifiants.

La Turquie, c’est plutôt une autocratie qu’une dictature totale : des partis d’opposition existent, il y a encore, au moins sur youtube, des médias indépendants, mais tout est fait pour bâillonner, criminaliser et supprimer toute opposition. Je tente de vous faire un résumé, pour celles et ceux qui ne connaissant pas du tout le sujet. Le régime politique turc est passé d’un régime parlementaire à un régime présidentiel atypique. En 2017, un amendement constitutionnel a permis à son président Recep Tayyip Erdogan d’en finir avec la séparation des pouvoirs et de concentrer le pouvoir exécutif, parlementaire et judiciaire. Plus de vote de confiance du gouvernement devant le Parlement, une gouvernance par décret qui se substitue aux textes législatifs, un pouvoir judiciaire contrôlé par un Président qui cumule pouvoir de nomination et de désaisissement, adossé à une justice pénale instrumentalisée comme arme contre toutes les oppositions.
Ce fut les maires (et même co-maires à parité de genre) kurdes qui ont été d’abord destitués et emprisonnés après leur élection aux municipales en 2019, avec de nombreux dirigeants et militants du HDP (Front démocratique des peuples, de gauche, pro kurde) emprisonnés. La Présidentielle d’avant, le leader du HDP , Selahattin Demirtas, était candidat depuis sa prison. Le HDP a subi plusieurs dissolutions, devant se recréer et changer de nom, aujourd’hui il se nomme le DEM. En 2023, les opposant ont sincèrement cru en la victoire, mais Erdogan a réussi à se faire réélire, dans une alliance entre son parti l’ AKP , islamo-nationaliste et un parti d’extrême droite, le MHP . La déception fut rude mais en 2024, Erdogan a essuyé une forte défaite, notamment dans les 10 plus grosses municipalités. Le maire d’Istanbul, Ekren Imamoglu, du parti « centriste » kémaliste, principal opposant à Erdogan a été emprisonné alors qu’il a allait être désigné candidat à l’élection présidentielle et constituait (et constitue) une menace pour Erdogan. Des manifestations, notamment d’étudiants, ont été très importantes, malgré les très nombreuses arrestations de dirigeants du CHP et d’étudiants, universitaires et journalistes.
Auparavant, les mobilisations historiques de 2013 au jardin de Ghezi, avaient subi une très forte répression. On nous a raconté comment des universitaires pouvaient perdre leur emploi et même leur liberté pour avoir signé des tribunes en faveur d’un processus de paix sur la question kurde. Côté féministe, il n’y a pas en tant que tel de remise en cause frontale du droit à l’avortement mais il est bien menacé, avec une communication anti avortement très nataliste, des réductions de délais et dans les faits, la difficulté pour les femmes de trouver des médecins d’accord pour les réaliser. Côté LGBTI, une loi est en préparation pour imposer l’invisibilisation : interdire le drapeau LGBT et toute visibilisation LGBT sur les fringues, dans les séries… De nombreux rendez-vous dans les jours à venir nous permettront d’analyser toutes les conséquences dans nombre de domaines de la terrible pente autoritaire de la Turquie d’Erdogan. Tous les espoirs et craintes résident dans le prochain rendez-vous des urnes. Les prochaines élections présidentielles sont prévues en 2028, mais en l’état, Erdogan ne pourrait y concourir, à moins d’un changement de la constitution mais pour laquelle il n’a pas assez de voix pour y arriver. Mais le Parlement pourrait demander une élection anticipée et alors il pourrait candidater. Nos rendez-vous du jour nous ont exprimé leurs craintes que le scrutin soit l’objet de fraudes sérieuses… En attendant, l’opposition subit deux formes d’émigration, externe pour celles et ceux qui choisissent ou sont contraints pour leur liberté de quitter le pays, et interne, pour celles et ceux qui renoncent à leurs engagements et se réfugient dans leur vie privée. Aussi, nos interlocuteur.trice.s témoignent de leur regret de l’absence de front commun, les luttes sectorielles et catégorielle ne trouvent pas pour l’heure d’agenda commun et l’unité politique reste un chantier conséquent….
A suivre !
