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"À Paris, place au peuple !"

Démocratie confinée au Conseil de Paris

Démocratie confinée au Conseil de Paris

La nouvelle m’a été transmise dans la soirée de jeudi 7 mai. La séance du Conseil de Paris du 18 mai sera toute particulière : tous les groupes de la majorité comme de l’opposition se sont mis d’accord pour autolimiter à un vœu par groupe les débats de la séance, à raison de 2 mn par groupe en plus d’un simple débat d’actualité d’une seule demie journée. En tant que non inscrite, il me sera conféré néanmoins le même « droit » de présenter un vœu, les groupes reconnaissant que je représente une sensibilité politique. Je devrais leur en être reconnaissante mais je suis scandalisée par leur piétinement de la démocratie. D’ordinaire, la séance du Conseil dure au minimum 3 journée, de 9h à 21h.

Qu’est-ce qui justifie de maintenir confinée notre démocratie ? La crise inouïe que nous traversons me dit-on. Mais précisément, n’est-ce pas parce que nous ne vivons pas un contexte « ordinaire » que nous devrions échanger plus que d’ordinaire ? Quelle conception l’ensemble de ces élu-e-s ont-ils de la démocratie ? D’un spectacle convenu potentiellement inutile qui deviendrait indécent quand des enjeux colossaux seraient à surmonter ?

L’état d’urgence sanitaire n’est que l’arme autoritaire des libéraux qui profitent de la crise sanitaire et sociale pour imposer leur stratégie du choc : poursuivre pire qu’avant leurs politiques libérales austéritaires et sécuritaires. Par adhésion ou par lâcheté, cautionner l’injonction « d’unité nationale », revient à se soumettre au « silence dans les rangs » et accepter l’ensemble de ces politiques au niveau gouvernementale et du point de vue de la ville de Paris croire que la politique municipale relevant d’une gestion d’urgence peut se passer de démocratie. La démocratie, le respect de la souveraineté populaire et de l’intelligence collective, l’implication citoyenne du plus grand nombre sont toujours la solution !

Le Président Macron a exploité à fond la logique de concentration des pouvoirs au niveau de l’exécutif des institutions de la 5ème République, dirigeant quasi seul en monarque ce qu’il a nommé “la guerre” contre le virus. Pour quel résultat ? Une incompétence totale à planifier les conditions du déconfinement après un retard dans la décision du confinement elle-même rendue nécessaire par leur incurie, du fait de leur aveuglement libéral. Côté mairie de Paris, force est de constater le même repli sur l’exécutif, pour des résultats guère plus positifs ne serait-ce que du point de vue des péripéties sur les promesses de commande de masques. 

Dès le début du confinement, avec Vikash Dhorasoo nous avons écrit à l’ensemble des conseiller.ère.s de Paris pour exprimer la nécessité de ne pas confiner notre démocratie et qu’une séance, même en visioconférence devait avoir lieu. Nous avons écrit un deuxième courrier pour encourager l’audition d’épidémiologistes, de modélisateurs, de scientifiques pluridisciplinaires du CNRS, de l’Inserm comme de l’institut Pasteur avant la séance du 28 avril, tant nous sommes convaincus de l’importance de libérer la parole des chercheurs, pour éclairer le débat citoyen et politique. En vain.

La séance du Conseil de Paris du 28 avril, le jour même où le gouvernement présentait son plan de déconfinement n’aurait-il pas dû permettre un vrai débat sur les conditions, selon les élu.e.s parisien.ne.s, d’un déconfinement répondant aux impératifs de sécurité sanitaire afin d’organiser le rapport de force face au hasardeux déconfinement gouvernemental ? N’aurions-nous pas dû débattre pour faire entendre les problématiques posées tant par l’injonction de la réouverture des crèches et des écoles dès le 11 mai, l’absence de masques et leur non-gratuité, et l’impérieuse nécessité de disposer suffisamment de tests et de chambres d’hôtel pour isoler les patients ? Quelle occasion ratée. 

Quel est donc le rôle qu’on assigne à la commune de Paris dans notre République, juste un territoire à administrer ou l’espace démocratique devant permettre aux membres de la commune de délibérer de l’intérêt général et de la gestion de nos communs ? Quel rapport entretenons-nous avec l’Etat et la politique libérale du gouvernement ? N’est-il pas enfin temps pour la majorité actuelle de penser autrement sa relation avec le gouvernement et d’assumer d’engager de réels rapports de force ? Si l’on considère que ce gouvernement s’est avéré totalement incompétent, mensonger et même criminel dans la gestion de la crise, si l’on pense que ce sont les logiques mêmes libérales qui ont aggravé notre vulnérabilité face à la pandémie n’est-il pas alors urgent de l’exprimer fortement ? Et d’exiger la fin des restrictions budgétaires pour l’ensemble de nos services publics comme pour l’ensemble des collectivités ? Au moment où la maire de Paris, candidate à sa propre réélection défend le projet de création d’une police municipale, les dérives sécuritaires au niveau de la préfecture de police et du ministère de l’intérieur n’exigent-elles pas un débat parisien ? Non seulement ces débats ne devraient pas être empêchés, mais la crise révèle la nécessité d’aller bien plus loin dans la redéfinition de nos fonctionnements démocratiques. 

Le drame des milliers de morts dans les Ehpad aurait pu et dû être évité si la démocratie y régnait : les personnels soignants et associations de familles de résidents alertent depuis longtemps sur les sous effectifs et les problèmes de maltraitance institutionnelle. Un conseil fédérant usagers et salariés des Ehpad publics et privés parisiens n’aurait-il pas permis de faire remonter au plus tôt l’alerte sur les premiers cas de Covid19 et la nécessité de protéger soignants et résidents ? Anne Hidalgo elle-même a reconnu lors du Conseil de Paris du 28 avril qu’il faudrait revoir le pilotage par arrondissement, reconnaissant les limites de la gestion centralisée des Ehpad publics parisien par le CASVP. Il faut aller plus loin et assumer la démocratie !

Et qu’en est-il des plus de 9000 décès à domicile nationalement, combien parmi eux étaient des personnes âgées suivies par des aides à domicile qui n’ont bénéficié d’aucune protection en terme de masques pendant au moins le premier mois de confinement ? Quand les élu.e.s parisien.ne.s auront-ils accès à la réalité des chiffres sur la capitale ? Là aussi, la transparence et la démocratie sont essentiels pour réagir et co-élaborer les politiques qui s’imposent ! 

Dans chaque administration de la ville, les syndicalistes se battent pour la tenue de CHSCT avec toutes leurs prérogatives car les travailleuses et travailleurs sont les mieux placés pour co-définir les réorganisations du travail à instaurer pour protéger et les agents et les usagers. N’est-ce pas un sujet qui mériterait d’être abordé en tant que tel lors du conseil ?

Dans une pétition intitulé « Pouvoir sanitaire aux soignants et aux usagers ! », les soignants en colère nous le racontent : « à la faveur de la crise, le pouvoir a basculé des administratifs vers les soignants. […] nous pouvons nous passer des tutelles administratives mais, sans nous, il n’y a plus de système de santé. » Si toute l’organisation des politiques de santé dépendait d’une réelle démocratie sanitaire, il est évident que l’hôpital n’aurait pas été saigné comme il l’a été depuis la loi Bachelot de 2009. Voilà pourquoi « le pouvoir décisionnaire doit dorénavant être partagé de manière transdisciplinaire à égalité entre les soignants, les usagers et l’administration dans tous les points névralgiques du système de santé : hôpital, ARS, Sécurité Sociale. » comme le revendique l’appel. N’est-ce pas le moment de débattre sur une totale réorientation de la politique de la ville en matière de santé, puisque la maire préside le conseil de surveillance de l’AP-HP ? Si les usagers et les syndicats de soignants étaient enfin écoutés et détenaient plus de pouvoir au sein de l’AP-HP, la réorganisation de la « Nouvelle AP-HP » en Supra Groupe Hospitalier visant à supprimer nombre de lits et d’effectifs n’aurait pas vu le jour. N’est-il pas de temps de remettre en cause cette réorganisation ? Et d’annuler le funeste projet de privatisation d’un tiers l’hôpital Hôtel-Dieu pour des start-up de santé, des commerces et un restaurant gastronomique ?

La crise sociale consécutive au confinement touche très fortement les quartiers populaires, y compris à Paris. Malgré les aides d’urgence octroyées par la ville, la faim réapparaît dans la capitale. N’est-ce pas une urgence sociale dont nous devrions débattre ? Ne faut-il pas enfin assumer d’instaurer une garantie dignité, aide complémentaire du département pour qu’il n’y ait plus une personne en dessous du seuil de pauvreté ? Face à la difficulté pour payer les loyers, ne faut-il pas instaurer un moratoire sur les loyers et leur suppression ou réduction en fonction du montant de la perte de revenus des locataires ?

Si la démocratie sociale était réellement effective, la seule entreprise de fabrication de masques en France, l’usine bretonne Plaintel aurait pu ne pas fermer, victime de la gestion à flux tendus du groupe américain, qui décida la fermeture malgré les bons résultats du groupe (et les moyens touchés via le CICE) : les ordonnances Macron ayant fragilisé les droits des salariés pour s’y opposer (et empêchant la reprise de l’entreprise en coopérative ouvrière). Et dans la capitale, la promotion du « fabriquer à Paris » ne doit-elle pas être orientée prioritairement en fonction des besoins à satisfaire ?

Alors que l’ensemble des travailleuses et travailleurs de la culture paient très cher le confinement et les mesures sanitaires qui vont devoir perdurer, empêchant tant de manifestations culturelles, n’est-il pas tant enfin de redéfinir ce qu’implique notre attachement partagé au Paris, capitale de la culture ? Quel rôle la ville pourrait-elle jouer pour contribuer à sortir l’art et la culture de l’écartèlement dans lequel ils se retrouvent entre sa marchandisation et dépendance vis-à-vis de la finance et le coût en matière de précarité de son indépendance ?

Plus personne de peut ignorer que la pollution est un facteur aggravant de la propagation du virus et de notre vulnérabilité pour le combattre. N’est-il pas urgent de repenser l’aménagement du territoire pour réduire les distances domicile travail ? N’avons-nous pas enfin pris conscience que tous les métiers essentiels qui ont poursuivi leurs activités pendant le confinement étaient occupés par nombre de femmes et d’hommes ne vivant pas à Paris, d’abord par faute de moyens face à la spéculation, mais forcés d’y travailler quotidiennement ? Pourquoi dans la promesse de réaliser 50 km de pistes cyclables supplémentaires et de dédoubler les lignes de métro, la ville a-t-elle privilégié la ligne 1 à la 4 et la 13 ? Pourquoi les bois de Boulogne et Vincennes, le Champs de Mars et l’Esplanade des Invalides ont été réouverts et pas le Parc de la Villette ? Ce qui peut s’apparenter à un déconfinement de classe ne mérite-t-il pas d’être interrogé au Conseil de Paris ?

Nous savons dorénavant que l’origine même du virus et sa transmission de l’animal à l’homme est directement lié à l’activité humaine au mépris de l’environnement, n’est-il pas urgent de repenser notre rapport au vivant, végétal et animal et d’approfondir les changements de notre urbanisme pour un plus grand respect de la condition animale ?

Par tribunes, des groupes défendent le report d’un an des Jeux Olympiques, je pense pour ma part qu’il faut les annuler ou au moins, organiser un référendum pour que les franciliens en décident. Prenons conscience que la pandémie du Covid-19 n’est qu’une épreuve qui sera suivie par d’autres épidémies et catastrophes qui n’ont de naturelles que le nom tant elles sont liées au dérèglement climatique que notre mode de développement capitaliste aggrave. N’est-il pas nécessaire de ne pas retarder ces débats ? N’est-il pas plus que temps d’y associer les parisien-ne-s ?

Tous ces sujets seront bâclés, si tant est qu’ils seront évoqués, enfouis dans un simulacre de débat d’une demi-journée. Le Président Macron et son gouvernement ont décidé de « gérer » en décidant seuls. La majorité parisienne d’Anne Hidalgo en fait de même. Le choix de laisser le confinement de notre démocratie, c’est de fait le choix de l’accompagnement du système. C’est le renoncement à faire du monde d’après, autre chose que la perpétuation et l’aggravation du vieux monde d’avant libéral, antiécologique, antisocial, sécuritaire et de fait autoritaire.

Comme l’expose merveilleusement Vincent Lindon dans une vidéo éditée sur Médiapart, l’urgence c’est bien la question de la démocratie, de nos institutions et des contre pouvoirs citoyens !

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